Il y a des étés qui ressemblent à des passages de témoin. Au creux du mois d’août, quand nos terrains recommencent tout juste à résonner du bruit des crampons et que la saison n’a pas encore livré sa première mêlée, une nouvelle nous a arrêtés net. Elsa Bonnet quitte le maillot rouge et noir pour un nouveau club. Nous aurions pu la laisser filer dans le flot des annonces d’intersaison. Nous avons préféré nous arrêter un instant, le temps de lui dire ce qu’elle représente pour nous.
Elle s’en va, et nous sommes fiers. Fiers comme on l’est d’une des nôtres, de celles qu’on a vues grandir un ballon trop grand entre les mains et qui, saison après saison, ont fini par le porter plus loin que nos lignes. Sa carrière, nous la suivons de loin avec cette pudeur particulière des clubs de village. Nous ne nous approprions pas sa réussite. Nous gardons pour nous la part que nous y avons prise, et elle nous suffit amplement.
Car ce départ n’est pas qu’une ligne sur une feuille de match à venir ailleurs. Pendant des années, Elsa a été, pour nos plus jeunes, une preuve vivante. La preuve que le chemin existe et qu’il commence ici, sur nos terrains, dans nos vestiaires, quelque part entre Mazères et Cassagne. Une adolescente qui hésite encore entre le rugby et autre chose n’a pas besoin d’un grand discours. Elle a besoin de croiser, au bord de la touche, celle dont on parle à la maison. Elsa a été ce visage-là.
Le résultat, nous le mesurons aujourd’hui sans forfanterie. Nous avons désormais une équipe de cadettes qui grandit d’une saison à l’autre, et cela ne s’improvise pas. Dans un club rural comme le nôtre, une équipe de filles qui progresse, c’est des éducateurs patients, des parents qui avalent les kilomètres, des créneaux qu’il faut caser, et des exemples auxquels se raccrocher les soirs d’hiver où l’envie vacille. Elsa a été de ces exemples.
Elle n’est pas la première, et nous tenons à le rappeler. Avant elle, Flavie, Charlène et Manon Andre ont porté haut les couleurs du terroir, jusqu’au plus haut niveau et jusque sous le maillot national. Elles ont tracé une route que d’autres empruntent aujourd’hui sans toujours savoir à qui elles la doivent. Rien de tout cela n’est un heureux hasard. C’est une histoire déjà longue, celle de filles parties se frotter à plus grand qu’elles et revenues, d’une manière ou d’une autre, irriguer la terre qui les avait vues débuter.
Ces joueuses sont nos modèles autant que notre fierté. Si nous insistons, ce n’est pas pour la belle phrase. C’est parce que nous savons ce qu’un nom, un visage, une trajectoire peuvent déclencher chez une adolescente au bord d’un terrain. Les vocations ne tiennent presque jamais aux grands mots. Elles tiennent à celles et ceux qui ont osé avant.
Alors nous n’avons qu’un mot, et nous l’assumons pleinement : merci. Merci Elsa, et longue vie au rugby féminin, celui que nous n’avons pas attendu de voir devenir un sujet pour lui faire une place. À Bouque de Lens, la question ne se pose plus depuis longtemps. Elle se règle le mercredi après-midi et le samedi matin, ballon en main.
La saison qui vient dira le reste. Nos cadettes retrouveront bientôt les terrains, avec une joueuse de moins sous nos couleurs mais une raison de plus d’y croire. Elsa en portera d’autres, ailleurs. Et quelque part entre Mazères et Cassagne, quelques-unes s’entraîneront un peu plus fort, en se disant qu’un jour, peut-être, c’est leur nom que nous écrirons sur cette page.
Baptiste Lemoigne